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De l’importance de la nuance dans les médias sociaux selon le Dr Alexander Wong, médecin en Saskatchewan

Les médecins du Canada prennent de plus en plus la parole pour défendre les intérêts du public. Le Dr Alexander Wong, infectiologue et chercheur clinicien en toxicomanie à Regina, relate comment il est devenu l’un des rares médecins des Prairies à s’exprimer sur la pandémie et à naviguer dans les méandres des politiques sanitaires.

 

Votre présence sur les réseaux sociaux vous a attiré plus de 18 000 abonnés sur Twitter et vous a mené à d’innombrables interventions dans les médias. Qu’est-ce qui vous a incité à entrer dans l’arène publique?

À vrai dire, lorsque j’ai commencé à tweeter en mars 2021, je l’ai fait sans plan précis et sans imaginer la façon dont cela évoluerait.

La vague du variant Alpha a fait des ravages en Saskatchewan. Beaucoup de jeunes apparemment en bonne santé, qui travaillaient en première ligne dans le milieu de la santé ou d’autres secteurs, sont tombés gravement malades ou sont morts. Lorsque j’ai appris que Regina se situait au sommet de la vague Alpha au Canada, en tant qu’infectiologue, je me suis dit qu’il fallait tirer la sonnette d’alarme pour informer tout le monde de notre situation critique. Après ça, les événements se sont enchaînés. Nous avons milité pour les congés de maladie payés et des interventions en milieu de travail pour les premiers répondants et les travailleurs essentiels. C’est donc aussi parti de là, en plus de la volonté de tenir le public informé.

 

Depuis lors, comment vos messages ont-ils évolué?

Au début de la pandémie, il existait généralement un consensus au sein du milieu politique et scientifique, c’était approprié et cela simplifiait les choses. Tout le monde s’entendait sur l’utilité des vaccins, mais on ne s’y retrouvait pas en raison des changements et des revirements, entre autres. On convenait tous qu’il fallait protéger les personnes vulnérables et le réseau de la santé. Je me suis donc efforcé d’expliquer les faits de manière simple et pratique, d’autant que la situation évoluait très rapidement.

Mais, à l’automne dernier, quand la vague Delta s’est abattue sur la Saskatchewan, nous avons dû transporter par avion les patients les plus atteints vers l’Ontario. La capacité des unités de soins intensifs était dépassée en dépit des innombrables avertissements venus des dirigeants du réseau de la santé et des responsables de la santé publique sur l’aggravation de la situation. J’ai continué à dire la vérité depuis la ligne de front, alors que la colère, le désespoir et l’épuisement s’emparaient de mes collègues.

De toute évidence, la défense des patients et de notre système de santé devait passer par la justification des politiques et des mesures de protection. Cette approche s’est maintenue lors de la vague Omicron. J’essaie, autant que possible, de ne pas exprimer mon opinion pour me concentrer uniquement sur le contenu scientifique et les preuves. Travailler ou vivre en contexte de pandémie, c’est épuisant, et la plupart des gens, bombardés d’informations, ne parviennent pas à s’y retrouver.

Afin d’aider le public à prendre les bonnes décisions, je me suis efforcé de simplifier les données factuelles et scientifiques. Bien entendu, il existe un groupe, très virulent, qui contredit mon message. Indépendamment de leur point de vue, j’essaie de traiter chacun et chacune avec respect et gentillesse. Même s’il s’avère épuisant de combattre la désinformation et les fausses nouvelles, c’est important de le faire.

 

 

Quelle est votre stratégie sur les médias sociaux?

Je tente d’examiner les faits, les preuves et les données et de les simplifier et, quand j’ignore quelque chose, je n’hésite pas à dire. Le fait d’avoir un échange nuancé sur une situation à l’issue indécise indique généralement que les interlocuteurs sont intelligents. Les nuances et l’incertitude n’en restent pas moins difficiles à communiquer en 280 caractères ou moins.

J’ai aussi évité consciencieusement de laisser transparaître une quelconque affiliation politique. Je donne le crédit quand il convient, mais je critique si cela me semble mérité. Certains supposeront naturellement que mes blâmes ou mes éloges à l’égard de décisions des autorités sont motivés par des raisons politiques. Il n’en est rien, mais j’ai renoncé à l’expliquer à chaque occasion et à chaque personne.

 

Comment composez-vous avec les trolls?

Je m’efforce d’être aimable et d’accorder à chacun le bénéfice du doute – c’est très important. Lorsque quelqu’un diffuse des propos haineux ou vraiment ignobles, on peut facilement se laisser entraîner par la colère ou la frustration. Si cela soulage sur le moment, ce n’est jamais productif ni utile. J’ai appris au fil des années qu’une réponse du tac au tac n’est généralement pas sage, et j’essaie donc d’éviter de rétorquer, dans la vie ou sur les médias sociaux.

En tant que prestataires de soins de santé, il est de notre devoir et de notre responsabilité de veiller au bien-être de toutes et tous – peu importe l’idéologie politique défendue ou le statut vaccinal.

Notre tâche comme médecins consiste à prodiguer aux patients les meilleurs soins possibles chaque jour, même si nous sommes fatigués ou si nous avons des croyances et des opinions divergentes.

Je tiens à toujours faire preuve d’ouverture d’esprit et de gentillesse, et à ne jamais juger l’autre, dans la vie ou en ligne.

 

Vos efforts de sensibilisation ont-ils influencé votre pratique médicale?

Pour être bien honnête, parler au public exige beaucoup de temps et d’énergie et je me sens à bout de souffle. J’espère, avec le temps, pouvoir retrouver ma vie simple et ennuyeuse en me contentant d’être un clinicien et un chercheur.

Je n’ai jamais pensé que tout ce travail de défense et de médiatisation aboutirait là où il en est aujourd’hui, mais pour l’essentiel, chaque fois que je me suis adressé aux médias, je l’ai fait en tant que personne et en tant que professionnel. Je me suis borné à présenter des points de vue sur les droits et la santé publique qui m’animent profondément lorsque j’entre dans un hôpital chaque jour en tant que médecin.

Je tiens beaucoup aux relations nouées avec tous les journalistes consciencieux et les membres du public au long de cette période. Le degré de confiance et de respect mutuels établi avec eux me semble important, et je m’efforce de le mériter chaque jour.

En fin de compte, ma tâche fondamentale en tant que médecin spécialiste des maladies infectieuses et des toxicomanies exige que je défende les intérêts de ceux qui n’en ont pas la possibilité, le privilège ou les moyens. C’est pourquoi j’ai choisi ces domaines de la médecine. Et je ne cesserai jamais de défendre l’intérêt de ces gens. 

 

 

Qu’est-ce qui a été difficile durant cette pandémie?

Il a été très difficile d’accepter la douleur, la souffrance et les morts inutiles. Et pas seulement à cause de la COVID, même si la pandémie laisse suffisamment d’histoires déchirantes pour toute une vie, mais aussi à cause de la crise des opioïdes et des innombrables surdoses. Dans notre clinique de maladies infectieuses à Regina, trop de patients que nous connaissions depuis des années sont morts de surdose en grand nombre, presque tous à cause du fentanyl.

Ce fut très dur à vivre pour l’équipe et pour moi-même. Toutefois, malgré les larmes, la colère, la frustration et la tristesse, nous sommes conscients qu’il faut continuer, parce que tant d’autres personnes ont besoin d’aide. De plus, le système de santé demeure fragile, car beaucoup de prestataires expérimentés et de dirigeants extraordinaires sont partis pour protéger leur santé personnelle et professionnelle.

Je pense que de nombreux médecins infectiologues choisissent cette spécialité parce qu’ils sont motivés par l’ambition de faire progresser la justice sociale. Et même dans le contexte de la pandémie, pour la majorité d’entre nous, cela reste vrai. Nous devons tous trouver des moyens de gérer la situation, d’y faire face et d’aller de l’avant.

La transcription de l’entrevue a été retouchée pour plus de concision et de clarté.