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La Dre Nel Wieman, psychiatre autochtone, nous parle de la transformation de la culture du secteur médical « à partir de l’intérieur »

Les psychiatres autochtones sont plutôt rares. Qu’en est-il des femmes autochtones dans ce domaine? Il y a vingt ans, il n’y en avait qu’une, la Dre Cornelia (Nel) Wieman, qui a su faire entendre sa voix en tant que praticienne clinicienne et dans le cadre de ses activités de défense de la santé des Autochtones et de lutte contre le racisme. La Dre Wieman est médecin hygiéniste en chef adjointe de la Régie de la santé des Premières Nations (RSPN) et présidente de l’Association des médecins autochtones du Canada (AMAC). Elle a parlé de son travail à l’AMC depuis son domicile, qui se trouve dans le lieu maintenant connu sous le nom de Vancouver, sur le territoire non cédé des Premières Nations Salish de la côte – Musqueam, Squamish et Tsleil‑Waututh.

 

Pourquoi avoir choisi la psychiatrie comme spécialité?

Je m’intéressais beaucoup à l’art et à la science de la médecine.

En psychiatrie, il faut être capable d’établir rapidement la relation thérapeutique – les gens ne vont pas vous dire qu’ils se sentent suicidaires s’ils n’ont pas confiance en vous.

Toute la philosophie sur laquelle je fonde ma pratique de la psychiatrie se résume à ceci : quand je vois un patient, j’imagine qu’il s’agit de l’un des pires jours de sa vie. Tout ce que je peux faire pour l’aider, je le fais.

J’ai été en mesure d’établir ce lien avec des Autochtones, qui ont été historiquement maltraités, sous-diagnostiqués et rejetés par les professionnels de la santé.

Quand je rencontre un patient autochtone, même si notre histoire n’est pas la même, ils savent que je suis empathique et que j’ai souffert moi aussi.

 

Quel est le parcours qui vous a menée vers la défense des intérêts du public?

J’y ai été précipitée, en quelque sorte. En 1998, j’ai reçu la récompense la plus importante que la communauté autochtone puisse remettre à ses membres – qui s’appelle maintenant le Prix Indspire –, peu après le décès de la Dre Clare Brant, la seule psychiatre autochtone avant moi. Je savais que je voulais faire quelque chose qui serait digne de ce prix et j’ai poursuivi l’œuvre de la Dre Brant. Il fallait que je représente les personnes sans voix, particulièrement dans le système de santé. 

 

Sur quoi mettez-vous l’accent dans vos activités de représentation?

Pendant de nombreuses années, j’ai consacré mes énergies à la santé mentale des Autochtones. Au début de ma carrière, je me suis aussi concentrée sur le suicide chez les jeunes autochtones. Mais mes activités de représentation se sont diversifiées au fil du temps. Quand j’ai déménagé à Vancouver il y a quatre ans pour travailler à la RSPN, j’ai délaissé ma pratique clinique pour me consacrer exclusivement à la santé publique. J’étais curieuse de voir ce que je pourrais accomplir en travaillant pour le premier organisme provincial de santé dirigé par des membres de Premières Nations. C’est un poste où j’allais pouvoir tirer parti de toutes mes compétences et expériences variées : dans les domaines clinique, de la recherche et de la représentation.   

Pendant la pandémie, la RSPN a aidé à gérer les éclosions dans les communautés des Premières Nations et a appuyé les efforts de vaccination. Je suis aussi une des personnes qui ont dirigé l’élaboration des normes provinciales pour la lutte contre le racisme et pour la sécurité et l’humilité culturelles.

 

Vous avez également été membre de nombreux groupes d’experts et de consultation pour la profession en général, y compris le Groupe consultatif sur la mobilisation de la profession de l’AMC. Qu’est-ce qui vous motive à travailler au sein du système, ainsi que dans des organismes mettant l’accent sur la santé des Autochtones, afin de transformer les soins de santé?

L’idée de travailler de l’intérieur pour opérer des changements vient de mon histoire personnelle.

Je suis une survivante de la « rafle des années soixante » : j’ai été enlevée à ma communauté de la Première Nation de Little Grand Rapids, au Manitoba, pour être adoptée par une famille non autochtone. J’ai perdu ma langue, ma culture et les liens avec ma communauté.

J’ai toujours eu l’impression d’avoir un pied dans chaque monde et de n’appartenir vraiment à aucun des deux.

Il est vraiment difficile de défendre les intérêts des gens, surtout quand on est la seule personne autochtone à participer à la conversation.

Je me rappelle, il y a quelques années, avoir discuté avec des collègues qui s’opposaient à l’admission d’un plus grand nombre d’Autochtones en médecine, car ils craignaient que cela fasse baisser le calibre de la faculté de médecine.

Quand on m’invite à participer à une réunion, je sais que cela ne va pas être facile. Mais si je n’accepte pas, les gens vont continuer à prendre des décisions pour les Autochtones sans entendre leur avis. C’est un dilemme, mais il faut agir. Je suis reconnaissante pour le soutien de mes collègues autochtones en général.

 

Parlez-moi du rôle du mentorat dans votre travail avec l’AMAC.

Nos étudiants en médecine continuent à faire l’objet de racisme dans leur vie quotidienne – de la part de certains camarades de classe, précepteurs cliniques et professeurs. Cela peut être vraiment difficile pour eux, alors nous essayons de les appuyer comme nous le pouvons.

De plus, je prends extrêmement au sérieux la responsabilité d’être un exemple visible pour les étudiants autochtones.

Je ne viens pas d’une famille de médecins. La famille qui m’a adoptée a quitté les Pays-Bas pour immigrer au Canada après la Deuxième Guerre mondiale. Mon père était horticulteur maraîcher et nous étions très pauvres. Je n’ai pas été exposée à la médecine; je ne savais même pas ce que signifiait être « de garde » lorsque j’ai commencé mes études.

À la faculté de médecine, certaines personnes ne pouvaient même pas s’imaginer qu’une personne autochtone puisse être parmi elles. Alors, les gens faisaient des commentaires racistes sur les Autochtones, sans penser que j’étais présente et que je les entendais.

Un de nos enseignements, les « Sept générations », signifie que chaque personne est le produit de sept générations et que son impact va se faire sentir pendant sept générations. Nous avons donc une responsabilité envers nos jeunes : non seulement ils doivent passer à travers leurs études de médecine, mais ils doivent aussi s’épanouir pendant toute leur carrière.

L’année dernière, l’AMAC a reçu un don de 1 M$ de la Fondation AMC, qu’elle utilisera pour lancer un programme national de mentorat destiné aux étudiants en médecine et aux médecins résidents autochtones. Au bout du compte, des programmes semblables vont contribuer à créer un effectif médical – regroupant des médecins autochtones et non autochtones – qui sera culturellement sécurisant et offrira de meilleurs soins.

 

Que voulez-vous que vos collègues médecins sachent de vos activités de représentation?

Si nous voulons transformer la culture médicale, nous devons travailler ensemble. Il existe en médecine une culture toxique, teintée de racisme, mais aussi d’intimidation et d’un certain désir de « dominer l’autre ». Nous devons nous interroger sur les changements à apporter dans les facultés de médecine, sur le plan de la formation médicale continue et à l’échelle des systèmes de santé.

Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez dire à l’occasion de la Journée internationale des femmes?

Le secteur médical n’est toujours pas habitué à voir des femmes à des postes de direction. Très peu de femmes ont été doyennes d’une faculté de médecine. Et bien qu’il y ait déjà eu des vice‑doyennes ou des doyennes associées autochtones, aucune faculté de médecine au Canada n’a encore eu de doyenne autochtone. Il est temps de faire entendre la voix des Autochtones, de donner plus de pouvoir aux femmes et de faire tomber les obstacles systémiques. Tout le monde en bénéficiera. 

La transcription de l’entrevue a été retouchée pour plus de concision et de clarté.