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Le Dr James Makokis, médecin cri bispirituel, sur la médecine trans et la façon de devenir une meilleure personne alliée

 

Les médecins du Canada prennent de plus en plus la parole pour défendre les intérêts du public. Le Dr James Makokis, médecin de famille cri bispirituel (et accessoirement gagnant de l’édition 2019 de The Amazing Race Canada avec son mari Anthony Johnson), s’occupe des personnes transgenres au sein de la Nation crie de Kehewin ainsi qu’à Edmonton, en Alberta. Il a discuté avec l’AMC de ce que peuvent faire les médecins pour rendre les soins de santé plus inclusifs et intégrer l’affirmation de genre à leur pratique médicale.

 

Quelle est l’expérience des patientes et patients 2SLGBTQI avec le système de santé?

La plupart des gens font d’emblée confiance à leurs prestataires de soins; mais, les membres de ma communauté, eux, se posent plusieurs questions : est-ce qu’on me traite comme un être humain? Est-ce qu’on me fournit les meilleurs soins possibles? Dois-je défendre mes intérêts?

Personnellement, lorsque je reçois des soins de santé, deux dimensions entrent en jeu, car on peut voir que je suis Autochtone et homosexuel. On le sait, les Autochtones et les membres de la communauté 2SLGBTQI sont encore victimes de discrimination et de racisme dans le système de santé.

Dans ce contexte, je suis dans un état constant d’inquiétude et de vigilance, un réflexe que les personnes bispirituelles ont dû développer pour se protéger. Les expériences que me racontent mes patientes et patients transgenres montrent bien que le système de santé peut être discriminatoire et traumatisant.

Cette situation est d’autant plus regrettable que les soins de santé sont censés être un espace sûr où règnent la bienveillance, la compassion et l’amour. Nous devons travailler à créer ce genre d’espace, dans les soins de santé mais aussi en médecine.

 

À quels obstacles particuliers la patientèle trans se heurte-t-elle?

La plupart de mes patientes et patients transgenres vivent des expériences terribles. Elles et ils doivent composer avec un système où très peu de médecins ont ne serait-ce qu’une connaissance de base des soins aux personnes trans et savent comment administrer une hormonothérapie substitutive, ou aiguiller une personne qui a besoin de soins ou d’une chirurgie d’affirmation de genre.

Ce n’est pas rare qu’une patiente ou un patient qui veut obtenir un traitement me dise devoir attendre longtemps, souvent des années. Il arrive même que ces gens se fassent mettre à la porte d’un cabinet de médecins simplement parce qu’ils sont transgenres. Ces situations leur pourrissent la vie et les rendent plus susceptibles d’adopter des comportements autodestructeurs et d’éprouver des problèmes de santé mentale.

Lorsqu’ils me consultent après ce genre d’expérience, je compatis avec eux, et le simple fait de leur annoncer qu’ils pourront commencer leur médication et voir des spécialistes les émeut aux larmes, parce que jusque-là ils n’avaient jamais pu accéder à des soins médicaux dans le respect de leur identité propre.

C’est pourquoi je m’occupe aussi d’informer ma patientèle trans sur la procédure de plainte en cas de comportements transphobes, racistes ou homophobes de la part du personnel de la santé. Les médecins ont peur de dénoncer leurs collègues, mais c’est un impératif si nous voulons changer la culture médicale.

Notre alliance doit être constructive, et non simplement performative.

 

Comment peut-on améliorer l’accès aux soins pour les personnes trans?

Comme en matière de santé des Autochtones, il reste encore beaucoup de chemin à faire pour la santé des personnes trans.

Dans les facultés de médecine, ces deux dimensions sont généralement ajoutées au programme d’études, souvent sous l’impulsion de groupes d’intérêts étudiants. Ces enjeux occupent donc très peu de place dans la plupart des programmes actuels, bien qu’on note une amélioration dans certaines universités.

Pourquoi de telles lacunes dans les connaissances? La santé des Autochtones et des personnes transgenres doit être intégrée à la formation de base; il faut donc y consacrer du temps et confier cet enseignement à des médecins et à des spécialistes du domaine.

La formation à l’intention des médecins sur la santé des personnes trans est un des moyens les plus efficaces de contrer les tendances observées chez ce groupe, dont le taux de suicide est parmi les plus élevés, toutes catégories confondues. Nous pouvons contribuer à endiguer cette épidémie et à améliorer le sort de ces gens tout en rendant la société plus inclusive.

 

Que conseillez-vous à vos collègues médecins qui veulent être de meilleures personnes alliées?

Une des meilleures choses que l’on puisse faire, c’est d’être honnête avec soi-même. Pour être une bonne médecin ou un bon médecin, il faut d’abord reconnaître qu’on ne sait pas tout, mettre son ego de côté, prendre conscience qu’on est toujours en apprentissage et qu’on a des limites, et avoir le désir d’apprendre de sa patientèle – un point d’ailleurs où les médecins excellent lorsqu’elles ou ils en ont la volonté.

Ensuite, il faut savoir que la médecine trans et l’hormonothérapie substitutive cadrent tout à fait avec notre approche des autres problèmes. Les médecins prescrivent déjà des hormones, que ce soit pour la contraception, la postménopause ou l’hypogonadisme.

Les médecins doivent surmonter leur crainte de causer des changements psychologiques ou des dommages irréversibles en administrant l’hormonothérapie substitutive. Pour ma part, je conçois la chose ainsi : si une personne dit qu’elle est trans, elle l’est jusqu’à preuve du contraire.

Si une personne pense à faire ce traitement depuis des années, votre travail en tant que médecin est de veiller à qu’il n’y ait pas de contre-indication médicale, puis de l’informer des effets secondaires, des risques et des avantages.

Les médecins le constatent : l’hormonothérapie substitutive sauve des vies. Pour mes patientes et patients, obtenir cette ordonnance les remplit de joie, jusqu’aux larmes même. Ces moments comptent parmi les plus gratifiants dans ma pratique.

Ces personnes ont attendu toute leur vie pour devenir qui elles sont réellement.

 

Que faites-vous pour encourager un plus grand nombre de médecins de famille à offrir des soins aux personnes transgenres?

Les médecins de famille peuvent toutes et tous faire de la médecine trans. Afin qu’il y ait plus de praticiennes et praticiens compétents dans ce domaine, j’ai commencé à en inviter à mon cabinet, pour qu’elles et ils me suivent dans mon travail.

Il y a six ans, nous étions peut-être deux ou trois médecins à Edmonton à faire de la médecine trans, mais depuis j’en ai formé au moins sept, qui sont à l’aise dans cette sphère et font partie d’un réseau de soins.

Bien sûr, il y a encore du pain sur la planche. Les soins aux personnes trans dépendent beaucoup d’initiatives ponctuelles et sont très peu coordonnés. Nous devons créer une offre afin que les gens n’aient plus à attendre des années pour obtenir des soins de base.

 

Quel aspect de votre travail préférez-vous?

J’aime beaucoup avoir le privilège de pouvoir connaître les gens : leur parcours, leurs origines, ce qui les rend heureux ou tristes, les obstacles qu’ils ont dû franchir.

Les êtres humains ont une aptitude incroyable à surmonter l’adversité sans perdre la gentillesse et l’amour qu’ils ont en eux, ce qui témoigne de leur capacité à changer, à s’améliorer, à faire le bien et à être bienveillants les uns envers les autres.

La transcription de l’entrevue a été retouchée pour plus de concision et de clarté.