Le bien-être au sein de la profession médicale : même si les temps ont changé, la stigmatisation demeure

Il y a quelques années, quand j’étais doyenne associée de la Faculté de médecine de l’Université du Manitoba, j’ai organisé un groupe de discussion sur les difficultés émotionnelles associées au stage clinique. Plusieurs étudiants, rassemblant tout leur courage, y ont parlé ouvertement des défis émotionnels auxquels ils avaient été confrontés pendant leur formation, et beaucoup d’autres ont avoué avoir sollicité de l’aide à certains moments cruciaux. C’était une discussion franche, et à la fin, j’avais l’impression que nous avions ouvert quelques portes.

Le lendemain, j’ai donc été stupéfaite lorsqu’une étudiante m’a mentionné que plusieurs de ses camarades, au dernier rang de la salle, passaient des commentaires sur les personnes qui s’exprimaient, disant qu’elles étaient faibles, qu’elles devaient se ressaisir et qu’elles n’étaient manifestement pas capables de faire face à la réalité de la médecine.

On applaudit souvent les apprenants en médecine d’aujourd’hui pour leur vision de la santé mentale qui diffère de celle des générations précédentes. Malheureusement, mon expérience m’a appris que la stigmatisation des problèmes de la santé mentale et du bien-être ne se limite pas à la « vieille garde ». Elle est bel et bien ancrée dans notre culture.

C’est navrant, mais je me dois de dire qu’il m’est aussi arrivé, en parlant de mes propres expériences en tant que médecin, d’avoir droit à des commentaires ignorants et désobligeants de la part de « Jos connaissants » comme ceux du fond de la salle.

J’aimerais pouvoir affirmer que ces commentaires ne m’ont pas fait déroger du degré de vulnérabilité que je suis prête à exposer lorsque j’enseigne, mais ce serait un mensonge, sans compter que j’estime important de parler honnêtement des raisons de ma réaction.

Lorsque nous parlons ouvertement, nous prenons un risque. Et pour transformer la culture médicale, nous devons non seulement prendre ce risque, mais aussi entourer de respect et de soutien les personnes qui sont assez courageuses pour se confier. Tous les membres de la profession – étudiants, résidents et médecins en exercice – ont l’obligation de prendre cette responsabilité au sérieux. C’est ce qui nous permettra de faire évoluer notre culture.

Alors, quelles sont les réalités incontestables de la médecine? Voilà une question qui mérite toute notre attention. Nous choisissons la médecine pour nous mettre au service des patients; il s’agit d’une profession très exigeante sur le plan cognitif, émotionnel et souvent technique. Il est grand temps réfléchir sérieusement aux vieilles idées reçues sur les méthodes de travail des médecins, leur façons d’exprimer des émotions fortes comme la tristesse et le deuil, et la capacité de faire primer les patients dans un système qui brime profondément la santé des médecins. Les temps ont changé, tout comme notre compréhension des facteurs qui font que la culture médicale a souvent empêché les médecins de réaliser leur plein potentiel.

La médecine est un monde à part; c’est un parcours riche et passionnant. Comme pour beaucoup d’entre vous, elle m’est apparue comme une vocation. Mais c’est également une discipline extrêmement et impitoyablement difficile pour le corps et l’esprit, et personne ne peut affirmer avec un minimum de crédibilité que nous avons fait tout en notre possible pour protéger ce que mon collègue Mickey Trockler appelle « l’instrument le plus important dans l’exercice de la médecine ».

La plupart d’entre nous ont déjà vu un collègue souffrir d’un problème de santé mentale, et nous reconnaissons sans équivoque que les personnes touchées ont besoin d’une aide bien méritée. Or, d’après mon expérience, ce n’est pas toujours l’impression qu’on a quand on baigne dans cette réalité; voilà un autre exemple de préjugé qu’il faut éliminer lorsqu’on parle de santé mentale.

L’importance accordée à la compartimentation comme mécanisme d’adaptation, jumelée au manque de développement intentionnel des compétences poussées en gestion et en autorégulation du stress, constitue un autre échec de longue date de la médecine. Peut-être est-ce la raison pour laquelle autant d’entre nous voient ces compétences comme étant salvatrices lorsque nous les acquérons enfin, que ce soit par des programmes axés sur la thérapie cognitivo-comportementale, la pleine conscience ou d’autres méthodes d’autorégulation émotionnelle. Parfois, ces programmes peuvent nous apparaître comme des concessions, comme si nous acceptions les accusations séculaires de la rangée du fond, selon lesquelles nous n’avons qu’à nous « endurcir ». Ironiquement, le fait d’acquérir et maintenant de transmettre cette gamme de compétences m’a clairement montré que la majorité des difficultés que j’ai connues pendant mon parcours en médecine avaient très peu à voir avec ma personne. J’ai ainsi pu trouver de nouvelles façons de surmonter le malaise que je ressentais en réclamant des changements dans le système, et aussi de pratiquer et d’enseigner, parfois en allant à contre-courant.

Selon moi, il n’y a aucune honte à avoir besoin d’aide. Ce qui est honteux, c’est d’exercer au sein d’une culture où la perception inverse reste prédominante. Dans un système qui se soucie réellement des patients, quelqu’un doit prendre soin de ceux qui prennent soin d’eux. Il est temps de confronter nos préjugés en ce qui concerne la santé mentale des médecins.

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À propos de l’auteur

Dre Jillian Horton

Une nouvelle série de webinaires offerte par Joule et portant sur le bien-être des médecins est en cours d’élaboration, sous la direction de la Dre Jillian Horton, interniste générale. La Dre Horton a suivi une formation pour les responsables du bien-être à l’Université Stanford, et une formation sur la pleine conscience à l’Université de Rochester. Elle publie régulièrement des articles et des balados pour le CMAJ et Medscape, et anime une série de conférences médicales au Centre national des Arts. Elle est l’auteure d’un livre sur l’épuisement professionnel des médecins, We Are All Perfectly Fine, qui sera publié par la maison d’édition HarperCollins Canada en février 2021.

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